Contre la pauvreté, un changement de modèle économique

La contribution des entreprises à la lutte contre la pauvreté ne doit servir de paravents (« social washing ») pour maintenir les pratiques existantes ; elles doivent s’adosser à un changement significatif de leur business model, intégrant la responsabilité sociale de l’entreprise. Une vraie révolution mentale !

Si la pauvreté absolue dans le monde a régressé, du fait du développement rapide des grands pays émergents, elle concerne encore le quart de la population du globe.

La France compte près de 9 millions de pauvres, d’après les chiffres publiés par l’Insee. Après avoir diminué de 1970 à 1990, puis s’être globalement stabilisée, la pauvreté n’a cessé d’y augmenter depuis 2002. En outre, elle apparaît désormais « urbanisée, rajeunie, concentrée, et plus visible qu’avant », comme l’a décrite Julien Damon (« Les réalités sociales françaises à l’aune européenne », Conseil d’Analyse Economique, 2007). En particulier, elle frappe aussi de nombreux travailleurs, titulaires de contrats courts et intérimaires, tels ceux décrits avec empathie par Florence Aubenas dans Le quai de Ouistreham (L’Olivier, 2010).

Le surendettement des Etats affectant le financement des politiques publiques, la contribution des entreprises à la lutte contre la pauvreté est dès lors évoquée de plus en plus ouvertement, y compris dans les pays développés. Rappelons que parmi les cent premières puissances mondiales, on compte aujourd’hui seulement 49 Etats et… 51 entreprises (S. Brunel, Le développement durable, P.U.F, « Que Sais-Je ? », 2009), ce qui situe la forte capacité d’action de ces dernières.

Dans son dossier « Entreprises et pauvretés », les auteurs rassemblés par la Revue française de gestion (n° 208-209, novembre-décembre 2010) pointent un premier niveau de responsabilité des firmes, quand leurs activités sont elles-mêmes à l’origine des mécanismes de pauvreté ou les aggravent. Sont en cause par exemple le crédit revolving, considéré comme un facteur incontestable de marginalisation selon Martin Hirsch, ou l’activité pétrolière dans le delta du Niger analysée par Cécile Renouard et Gaël Giraud, qui peut « avoir contribué au creusement d’inégalités inédites, elles-mêmes génératrices de violence ».

Et lorsque les initiatives des sociétés contre la pauvreté s’adossent au concept de Responsabilité sociale d’entreprise (RSE), les personnes pauvres sont pourtant des acteurs a priori peu considérés en tant que parties prenantes, car dépourvus de moyens de pression.

La question est donc aujourd’hui posée de la réalité des motivations de ces firmes, tel l’accès à de nouveaux marchés prometteurs, l’occasion d’innover, la constitution « d’un capital moral » ou encore l’impact positif supposé sur leurs salariés. Les coordonnateurs du dossier, Frédéric Dalsace et David Ménascé, mettent à ce propos en garde contre toute « naïveté », car certaines de ces actions agissent en fait comme des paravents (« social washing ») pour maintenir les pratiques existantes des entreprises.

Approche pragmatique

Que nous apprennent les études de cas analysées dans ce dossier, quant à l’efficacité de ces pratiques « sociales » ?

En premier lieu, toutes ces contributions soulignent la nécessité de mêler les expertises et les acteurs, qu’ils soient publics ou privés, pour lutter contre la pauvreté, en privilégiant leur complémentarité. Ensuite, elles recommandent d’adopter une approche pragmatique, qui évalue au cas par cas les motivations réelles et les manières d’agir de ces entreprises, et distingue leurs impacts réels des effets d’image attendus.

En définitive, ces chercheurs et consultants expriment la même conviction : la contribution des entreprises à la lutte contre la pauvreté requiert un changement significatif de leur modèle économique. Ce que confirme en conclusion le directeur général délégué du groupe Danone, Emmanuel Faber, pour qui « la valeur d’une entreprise représente finalement sur le long terme les profits auxquels elle accepte de renoncer pour les partager avec ses parties prenantes – collaborateurs, fournisseurs, communautés locales ».

Autrement dit, l’adoption d’une gouvernance partenariale et non plus actionnariale : « une révolution mentale », selon Cécile Renouard et Gaël Giraud.

Cet article vous a plu ? Partagez-le :