L’entreprise, une institution politique ?

Une grille de lecture politique de l’entreprise est loin d’être fantaisiste, elle est même plus que jamais d’actualité, depuis que la multiplication de ses « parties prenantes », postulée par la RSE, oblige ses dirigeants à de multiples arbitrages entre des intérêts qui divergent souvent…

L’entreprise réelle est une « coalition politique » selon J G. March, professeur émérite à Standford, dans laquelle s’affrontent les logiques de ses diverses composantes et métiers. C’est donc bien à tort qu’elle s’est trouvée exclue du champ d’investigation des chercheurs en sciences politiques, et laissée aux économistes et gestionnaires (Invitation à la lecture de James March, Thierry Weil, Presses de l’Ecole des Mines, 2000). Envisager ainsi l’entreprise comme une institution politique rencontre pourtant le plus souvent l’incompréhension des dirigeants, quand ce n’est pas leur hostilité. François Bloch-Lainé, auteur d’un rapport aussi innovant qu’ambitieux sur la réforme de l’entreprise (1963), le relevait lui-même quelques années après sa parution : « Dès qu’on met en question le statut de l’entreprise et ses modes de fonctionnement, on détermine des réactions d’inquiétude, plus ou moins vives, qui sont autant de reproches » (in L’entreprise et l’économie du XXème siècle, PUF, 1967, p 19). Le patronat craint en effet, soulignait le rapport, que l’on y transpose « les vices de la société politique, du fait des travers de la démocratie. Par exemple : préférer l’égalité à l’efficacité ; les satisfactions immédiates aux précautions pour l’avenir ; la défense des habitudes à la hardiesse dans l’innovation ». Autrement dit, diriger une entreprise requiert des décisions qui s’accommoderaient mal de processus de délibération démocratique.

L’invocation croissante de la responsabilité sociale de l’entreprise (RSE) contribue pourtant à changer la donne. Se présentant comme une articulation de son efficacité économique et de son obligation éthique, elle se construit à partir d’un dialogue organisé avec ses « parties prenantes », c’est-à-dire de tout groupe ou individu qui affecte ou est affecté par l’activité de la firme. Or celles-ci sont multiples – actionnaires, salariés, clients et fournisseurs, ainsi que la société, incarnée le plus souvent par des ONG – et surtout leurs objectifs ne convergent pas naturellement. L’entreprise responsable est dès lors conduite à identifier les conflits d’intérêts susceptibles d’opposer ces interlocuteurs les uns aux autres ou à elle-même, puis à faire en sorte qu’aucun ne soit lésé. Comprendre les multiples objectifs en présence et arbitrer en permanence entre eux est la condition d’une responsabilité sociale pleine et entière : ni cosmétique (quelques actions, si possible médiatisées), ni périphérique (le « social business », en marge des affaires habituelles), elle s’inscrit au cœur du « business model ». Cette obligation du dialogue, de la délibération et de l’arbitrage, préalable à toute décision stratégique, inscrit d’emblée l’entreprise dans le registre du politique.

Ainsi mise en œuvre, la RSE constitue une réponse crédible au défi de défendre ou restaurer la réputation des entreprises. Celles-ci évitent pourtant fréquemment les sujets qui pourraient remettre en question leurs choix stratégiques. En cause, leur propension à éluder cette question des divergences entre les objectifs économiques, sociaux et environnementaux. De nombreuses entreprises affichent en effet une vision consensuelle de la RSE, suggérant l’harmonie naturelle des intérêts des parties prenantes. Cette vision irénique n’est tout simplement pas réaliste. Un engagement fort pour le développement durable, ou pour bien traiter les sous-traitants, peut certes induire de nouvelles sources d’efficacité ; mais il est aussi à l’origine de coûts et d’exigences parfois préjudiciables à la rentabilité. L’entreprise doit reconnaître la possibilité de conflits d’intérêts et l’intégrer dans une gouvernance « partenariale », par l’ouverture des instances aux parties prenantes, leur participation critique, et la négociation avec elles si nécessaire. A ces conditions, la RSE pourrait devenir le logiciel politique de la firme contemporaine.

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