Une responsabilité sociale à géométrie variable

L’actualité de la responsabilité sociale d’entreprise est la recherche du lien qu’elle entretient avec la performance. Rien n’est aujourd’hui démontré, même si de nombreuses raisons suggèrent un possible lien positif. Toutefois, si la RSE ne créait pas de valeur ? Les dirigeants seraient-ils dès lors exonérés de leur obligation de rendre des comptes à leurs parties prenantes ? L’exigence de responsabilité doit-elle être seulement appréciée à l’aune d’un impératif de rentabilité ? Non, bien sûr.

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Nul ne conteste aujourd’hui sérieusement que, si l’entreprise est responsable vis‐à‐vis de ses actionnaires (shareholders), elle l’est également à l’égard de ses parties prenantes (stakeholders), internes (salariés) ou externes (clients, fournisseurs, organisations de la société civile), et chacun peut faire le constat de l’omniprésence de cette notion de responsabilité sociale d’entreprise (RSE) dans la communication des firmes. Dans un long article, qui recense et analyse toutes les études théoriques et empiriques consacrées à ce sujet – («Economic Perspectives on Corporate Social Responsibility », Journal of Economic Literature n°50 : 1,2012) –  Markus Kitzmueller and Jay Shimshack (Tulane University, Nouvelle Orléans) constatent que la RSE est devenue « une activité courante du monde des affaires ». Les firmes y investissent des ressources croissantes, et nombre d’entre elles s’efforcent d’aller au-delà de la loi en matière de réduction des « externalités négatives » induites par leurs activités.

L’approche instrumentale domine

La recherche elle-même, soulignent les auteurs, s’est déplacée récemment de la question de savoir si la RSE était légitime à celle de ses effets réels sur l’économie. La littérature analysée se préoccupe en particulier de comprendre pourquoi l’engagement déclaré des entreprises pour la RSE croît si rapidement : l’hypothèse dominante est que ces politiques « ne sont pas incompatibles avec la maximisation des profits », et qu’ainsi les entreprises « do well by doing good ». La conclusion de l’article est pourtant sans appel : les données disponibles ne permettent pas d’établir un lien positif entre RSE et performance. En conséquence, « plus de recherche est nécessaire ». De nombreux chercheurs s’y emploient. Séminaires et rencontres entre ces derniers et des professionnels se multiplient. L’agence de notation sociale Vigeo, pae exemple, organise, le 25 février, son premier colloque académique, notamment sur cette relation entre performance économique et pratiques responsables.

Question certes légitime, mais qui traduit également une attitude ambigüe de la part de nombreux dirigeants ou de leurs conseils. En effet, en cherchant à démontrer l’intérêt économique des démarches RSE pour les entreprises, ces études contribuent à suggérer qu’elles seraient légitimement subordonnées à leur rentabilité. Cette approche « instrumentale » de la RSE apparaît aujourd’hui dominante. L’ancien dirigeant d’un grand groupe, bien qu’engagé en faveur d’une réforme de l’entreprise, l’exprimait, en privé, à sa manière : la responsabilité sociale n’est légitime, selon lui, qu’à condition de ne pas menacer « la survie de l’entreprise ». Certes, la disparition d’une entreprise ne peut être le tribut payé à la  RSE. Mais ceci autorise-t-il des entreprises en difficultés, comme aujourd’hui PSA, Alcatel ou ArcelorMittal, à se montrer peu responsable à l’égard de leurs parties prenantes ?

Au-delà de ces cas limite, la vraie question n’est-elle pas celle de la place de la RSE dans les décisions stratégiques ? Pour ce même dirigeant,  » la base de l’entreprise n’est pas sa RSE, le cœur c’est sa stratégie« . Autrement dit, la RSE est seconde, exclue du « business model ». Cette approche conditionnelle réduit à peu de choses le dialogue avec les parties prenantes, qui ne participent en aucune manière à l’élaboration des priorités et des décisions de l’entreprise. Or, la gouvernance actionnariale ne permet qu’exceptionnellement de prendre une décision conforme à la RSE, mais défavorable à l’objectif économique. Pour que les décisions et les pratiques des entreprises deviennent plus responsables, ces dernières doivent ouvrir leur gouvernance aux autres parties prenantes, pour les reconnaître et leur conférer des contrepouvoirs permettant d’infléchir la stratégie par le dialogue. Alors seulement, l’exigence de responsabilité ne sera plus principalement appréciée à l’aune d’un impératif de rentabilité.

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